

Dialogue 1 - IA et expression : qui parle quand je m'exprime ?
Écrire, parler, créer avec l’IA. Trouver sa voix et sa voie.
"How can I tell what I think till I see what I say?"
E. M. Forster, Aspects of the Novel
Il y avait jusqu’ici une distance assez incompressible entre avoir quelque chose en tête et parvenir à l’exprimer.
Il fallait chercher ses mots, apprendre à dessiner, maîtriser un instrument. Recommencer une phrase vingt fois ou passer des années à apprendre un geste.
L’IA générative réduit cette distance. Quelques phrases peuvent suffire pour produire une image sans savoir dessiner, écrire dans une langue qu’on maîtrise mal ou composer un morceau sans avoir appris la musique. Des personnes accèdent ainsi à des formes d’expression qui leur étaient jusque-là fermées.
Reste la question posée par Forster. Et si le chemin comptait autant que le résultat ?
Hannah Arendt le disait en 1964 : « Écrire fait partie du processus de compréhension. » Elle écrivait pour comprendre.
Merleau-Ponty avait posé une idée proche vingt ans plus tôt, du côté de la parole. Celle-ci « ne traduit pas une pensée déjà faite, mais l’accomplit ». C’est aussi en cherchant à dire qu’on trouve ce qu’on pense. Que se passe-t-il alors quand on peut demander à un outil d’écrire un texte, puis de le prononcer avec sa propre voix ?
Avec l’IA, on peut aussi chercher autrement. Une proposition peut aider à saisir une intuition ou provoquer un désaccord qui oblige à préciser sa pensée. On peut aussi accepter trop vite une formulation parce qu’elle paraît convaincante, sans en avoir examiné le sens. Quand on se dit « c’est exactement ça », reconnaît-on ce qu’on cherchait à dire ? Ou vient-on d’adopter une idée ?
Il arrive qu’on retienne une proposition précisément parce qu’on n’avait rien imaginé de tel. On y découvre quelque chose qu’on a envie de poursuivre.
Chez Clay, l’ingénieure Sophie Alpert a rédigé une politique interne sur l’écriture avec l’IA, ensuite étendue à toute l’entreprise. Elle demande notamment à chacun d’assumer chaque idée et chaque phrase de ses documents. Si un lecteur demande ce qu’une ligne signifie, répondre que l’IA l’a écrite ne suffit pas.
Un auteur emprunte des mots, s’appuie sur des œuvres, échange avec d’autres. Qu’est-ce qui permet de s’approprier ce que l’IA propose, d’en faire quelque chose de personnel et d’en répondre devant les autres ?
La question se pose aussi à quelqu’un qui dessine, photographie ou compose. En obtenant une image sans savoir dessiner, contourne-t-on un obstacle technique ou une expérience qui aurait transformé son regard ? Et après deux heures à proposer, sélectionner, rejeter puis recommencer, quel geste a-t-on commencé à apprendre ?
Il y a un autre paradoxe. Les outils qui permettent à davantage de personnes de s’exprimer peuvent aussi rapprocher leurs productions. Dans une expérience sur l’écriture de courtes histoires, Anil Doshi et Oliver Hauser ont observé que les récits écrits avec l’aide d’idées générées par IA étaient mieux évalués. Ils se ressemblaient aussi davantage.
À quelles conditions ces outils peuvent-ils nourrir des voix singulières ? Et si davantage de personnes peuvent créer, qu’est-ce qui permet à des voix différentes d’être entendues ?
Un photographe peut aussi utiliser l’IA pour réunir plusieurs prises de vue. L’image obtenue lui semble parfois plus fidèle à ce qu’il a vécu, alors que la scène n’a jamais existé exactement sous cette forme. À quoi cherche-t-il à être fidèle ? À ce qui s’est passé, à ce qu’il a ressenti, aux personnes photographiées ? Celles-ci reconnaîtraient-elles la scène comme lui ?
Il y a aussi celui qui reçoit. On ne lit pas un compte rendu avec les mêmes attentes qu’une lettre personnelle. Une lettre peut toucher par ses mots, mais aussi par l’attention qu’on imagine y avoir été consacrée. Apprendre que l’IA a participé à sa rédaction change-t-il quelque chose ?
À l’oral, on peut raconter une histoire empruntée ou lire à quelqu’un un texte qu’on n’a pas écrit. On y met un rythme, des silences. On s’interrompt pour répondre à une question. Quelle place l’IA peut-elle prendre dans ce moment partagé ? Que change-t-elle au lien avec celui qui écoute ?
Cinq questions pour le dîner :
Intention : quand l’IA propose des mots ou des formes, comment distinguer ce qu’elle aide à découvrir de ce qu’elle conduit à adopter ?
Geste : quelles difficultés peut-on déléguer ? Lesquelles faut-il traverser pour apprendre à penser, à créer et à juger ?
Singularité : comment trouver sa voix et sa voie quand tant de personnes s’expriment avec les mêmes modèles ?
Authenticité : à quoi cherche-t-on à être fidèle en s’exprimant ? Jusqu’où peut-on transformer pour mieux restituer ?
Relation : que doit-on à celui qui lit, écoute ou regarde lorsque l’IA participe à ce qu’on lui adresse ?
--
Format : 10 participants soigneusement sélectionnés. Une seule table, une conversation collective guidée par des questions. Pas de présentation, pas de pitch, pas de téléphones. Gratuit (seules vos consommations sont à charge).
Newsletter: Que vous ayez candidaté ou non, recevez le récap de ce dîner via la newsletter: https://tally.so/r/XxWe14
Ce dîner est organisé par un tandem :
Marine Buclon est entrepreneure et executive coach basée à Paris. Formée aux humanités (ENS Paris-Saclay, Sciences Po, HEC), elle a passé quinze ans dans l'entrepreneuriat tech à explorer ce qui reste profondément humain : l'éducation, l'apprentissage, le futur du travail. Ancienne COO de Wave.ai, un service de coaching fondé sur l'IA, elle accompagne aujourd'hui des dirigeants et indépendants qui cherchent à affirmer leur singularité dans un monde où l'IA redessine les règles du jeu.
Margaux Pelen est la fondatrice d'episcope, un studio de stratégie basé à Berlin qui travaille sur le "nouveau deal cognitif" (augmentation et compromis cognitifs). Depuis 15 ans, elle aide des organisations de toutes tailles à adopter les nouvelles technologies sans perdre leur capacité de discernement. Elle est diplômée d'HEC Paris, Télécom Paris et de la Singularity University (NASA).
En savoir plus sur les dîners Tandem : episcope.io/tandem